Les enfants souffrant du cœur…

Maladies du cœur : tout part d’une angine, d’une infection de la peau, mal soignées (Mohamedou Ly)

Que doit-on entendre par “Cardiopathie congénitales“, et qu’est ce qui explique votre présence à Abidjan ?
– La cardiopathie congénitale est une malformation du cœur, présente à la naissance et résultant d’un défaut de développement survenu pendant la vie embryonnaire. Les complications peuvent surgir à tout âge et entrainer la mort, s’il n’y a pas de soins appropriés. Je suis à Abidjan parce que j’ai été invité par la Société Ivoirienne de Cardiologie pour son 3e Congrès International. J’y ai fait une communication sur les cardiopathies congénitales. Le thème principal a été l’hypertension artérielle pulmonaire. C’est un thème important parce qu’en Afrique, nous avons beaucoup de personnes hypertendues mais qui l’ignorent. Cela entraîne des ravages, car, les patients n’arrivent à l’hôpital que lorsque c’est grave. En effet, c’est malheureusement au stade des complications qu’ils se découvrent malades. C’est un problème de dépistage. Les experts sont venus de toutes les régions de l’Afrique et certains de l’Europe (France, Belgique. Ndlr) pour partager leurs expériences. Cela nous permet de savoir où est-ce qu’on en est sur le plan de la prise en charge.

    Justement, à quel niveau se situe la difficulté, pour ce qui est de la prise en charge de cette pathologie en Afrique ?
Les difficultés, c’est la mise en place de la chirurgie en Afrique. Parce que, ça coûte excessivement cher pour les adultes, mais doublement cher pour les tout-petits. Du coup, soigner les enfants, ce n’est pas possible en Afrique. Je mets cela entre guillemet, parce qu’il y a quand même des Associations et ONG qui font le maximum pour une prise en charge des enfants. Mais, c’est une goutte d’eau dans l’océan. Parce que, vous sauvez la vie de 10 ou 20 enfants. Mais, combien y a-t-il d’enfants qui attendent? Combien y a-t-il d’enfants qui naissent chaque année avec des malformations cardiaques et qui n’auront jamais la chance de se faire soigner? Je parlerai uniquement de la Côte d’Ivoire où il y a, par année, au moins 5000 nouveaux cas d’enfants naissant avec une malformation cardiaque. Et plus de 80 % n’auront jamais de consultation, donc, de soins appropriés. Je dis “appropriés“ pour ceux qui nécessitent une opération ou un autre processus de traitement. Mais, ils n’auront jamais cette possibilité. Simplement parce que le matériel n’y est pas. Voyez l’Institut de cardiologie d’Abidjan qui est né il y a 40 ans, et qui était le phare de la sous-région. Il peine aujourd’hui à faire face aux demandes. Il y a de bons chirurgiens, mais il n’y pas ce qu’il faut pour travailler. C’est vrai que sur le plan de la prise en charge des adultes, il pourrait avoir aujourd’hui des centaines de malades opérés. Mais, sur le plan pédiatrique, il y a besoin de beaucoup plus de moyens. Car, les enfants sont petits, et leur prise en charge beaucoup plus difficile. Même en Europe, vous avez des centres qui n’arrivent pas à correctement prendre en charge les enfants. Parce qu’au niveau de la pédiatrie, il y a une spécificité.

    Elle se trouve à quel niveau ?
– D’abord, l’anesthésie que vous appliquerez à un adulte est différente de celui de l’enfant. Le cœur de l’enfant est tout petit donc ses tissus fragiles, cela nécessite une certaine dextérité. Vous savez que la chirurgie est l’option la plus agressive du traitement. L’enfant étant tout-petit, il supporte difficilement cette agression. Les interventions nécessitent donc un autre type de matériels et un savoir-faire. Il nécessite un environnement particulier. C’est très complexe.

    [ « L’Afrique doit s’unir pour sauver ses enfants des cardiopathies » ]

    Comment viendra donc le salut ?
– Lorsque les pays africains travailleront en symbiose, lorsqu’ils uniront leurs forces pour aller chercher les équipements, le matériel adéquat, les enfants sur le continent cesseront de mourir des cardiopathies congénitales. Premièrement, si vous mutualisez vos efforts, vous avez les moyens d’acheter beaucoup de matériels et mettre en place un centre de référence dans un pays tiers. Pour ce qui est du matériel, les laboratoires de fabrication font des rabais à leurs gros clients. Les pays africains qui se mettront ensemble pourront en bénéficier. Il y a 40 ans, le centre spécialisé, c’était la Côte d’Ivoire avec l’Institut de cardiologie. Aujourd’hui, il est dépassé. Mais, si cet Institut est modernisé et équipé, et que d’autres centres sont créés dans 5 ou 6 autres pays du continent,on n’aurait plus besoin d’envoyer nos proches en Europe. Mais également, qui dit centre référence, dit aussi personnel formé, mais vraiment formé pour faire que ça. C’est-à-dire, des chirurgiens formés en pédiatrie et d’autres formés pour les adultes. Il ne faut pas que le même chirurgien face les deux à la fois. Ce n’est pas du tout le même environnement. Et c’est ainsi que les choses fonctionnent en Europe et aux États Unis.

En Afrique, les difficultés financières des États constituent aussi des freins …
– Je dis toujours que l’État a le devoir de soigner ses fils. Cela prend en compte toutes les pathologies, pas seulement la cardiopathie. En Afrique, le paludisme continue de sévir. Il y a encore plusieurs autres infections. Je pense au virus Ebola qui a énormément tué en Afrique de l’Ouest et qui vient de se déclencher pour une Enième fois en RDC. Dans un pays, le ministère de la santé a le devoir d’assurer ce qu’on appelle la santé des populations. C’est différent de la santé de personnes (lorsqu’une personne est atteinte d’une maladie dont il est le seul porteur dans son environnement immédiat. Ndlr). On parle de la santé de la population lorsqu’on fait face à des épidémies ou des pandémies qui arrivent souvent à faire plusieurs victimes en-même temps. On prend le cas du choléra ou du virus Ebola qui sont capables de décimer des populations entières. Ce sont des programme qui coûtent chers, mais, pas autant que la chirurgie cardiaque. Car, si vous demandez, par exemple, à un ministère de la santé de financer chaque opération chirurgicale à hauteur de 20 millions F CFA par personnes,  c’est compliqué. Car, par jour, il faut en opérer beaucoup. La solution est donc de former des chirurgiens qui puissent opérer à outrance et bien. Cela permettra d’avoir les moyens pour acheter beaucoup de matériels que les concepteurs vont fournir à un prix bas.  

  Pensez-vous que la prévention est bien faite sur le Continent?
– C’est un élément qui  doit être pris très au sérieux dans le système de santé en Afrique. En Afrique, naitre avec une cardiopathie est une malchance, parce que le sujet a plus de chance de ne pas en guérir, faute de moyens. Quand je pense surtout qu’une maladie tel que le rhumatisme articulaire aigu, avec l’atteinte cardiaque, est éradiquée dans les pays développés, et que chez nous en Afrique, plus de 8 enfants sur 100 le contractent, cela est désolant.  Ce mal ne part de rien. Tout part d’une angine de la gorge mal soignée, une infection de la peau mal soignée. Les germes arrivent et vont monter dans le sang jusqu’aux tuniques du cœur et les détruire. Il y a plein d’enfants  au stade de la scolarité qui ont des cardiopathies qu’on appelle “Acquises“. C’est dû au rhumatisme articulaire aigu. Ce sont des maux éradiqués ailleurs. Le faite qu’il y en ait encore en Afrique, c’est le signe du manque de développement. Il y a fort à faire sur le continent. Le rang des patients qui attendent d’être traité est très long. Cela signifie qu’il faut prévenir en même temps. En tant que chirurgien, j’aimerais que le travail de prévention soit fait en amont, pour ne pas avoir tout le temps à réparer des cœurs.

    Pensez-vous que le continent viendra à bout de toutes ces pathologies ?
– Je reste optimiste. Pour les équipements et la formation de personnel de qualité, c’est juste une question de volonté politique de la part de nos États . Mais également, il faut qu’il y ait beaucoup de campagnes de prévention. Ça peut se faire par le médecin généraliste, l’infirmier, etc. C’est la santé de base. Mon optimisme vient aussi du fait que, comme moi, plusieurs fils du continent ont été en Europe et ont beaucoup appris. Ils sont revenus comme moi pour apporter notre coup de main. Je suis dans le privé social. C’est-à-dire, un service privé qui ne cherche pas que les riches, mais aussi les moins nantis.

    Vous êtes aussi à Abidjan dans le cadre d’un projet avec l’Institut de Cardiologie d’Abidjan. Peut-on savoir de quoi il est précisément question ?
– Vous savez que cet Institut est aujourd’hui l’ombre de lui-même. Simplement parce qu’il n’y a pas eu d’activités florissantes depuis longtemps. Avec mon association et tous les bénévoles qui m’accompagnent, nous sommes en train d’initier un projet avec l’Institut. Un projet que nous espérons durable et pérenne. L’objectif, en bout de course, c’est l’autonomisation. Nous travaillerons dans le domaine de la chirurgie cardiaque pédiatrique. Car, c’est là que se situe le véritable problème, même en Europe. Je suis venu donner l’envie à mes collègues ivoiriens pour qu’ils puissent opérer. Ils sont formés comme moi. Ils savent donc ce qu’ils doivent faire. Je veux leur donner cette envie et leur permettre d’avoir des dons de la part de structures en Europe. Ce sont des dons défiscalisés parce que reconnus d’intérêt général. Ils peuvent par la même occasion disposer du consommable pour opérer. Je précise que nous bénéficions, dans ce projet, de l’appui de la Première Dame de Côte d’Ivoire, Mme Dominique Ouattara, à travers son ONG Children Of Africa. Cela s’inscrit dans le cadre du partenariat Sud-sud. Donc, l’AFCAO, l’Institut de Cardiologie d’Abidjan et Children Of Africa sont les structures engagées dans ce projet.

Jean-H Koffo

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