BHL, financé par le service public

Un documentaire sur la tournée de BHL… financé par le service public !

par Frédéric Lemaire,

Actuellement en tournée dans plusieurs villes européennes, la dernière pièce de Bernard-Henri Lévy, en forme de long monologue, a fait un flop en Suisse où deux représentations ont été annulées. Un succès mitigé, donc, mais qui ne l’a pas empêché d’avoir eu les faveurs de la presse et même… d’un documentaire financé en partie par le service public !

Il y a des choses qui ne changent pas. À intervalle régulier, BHL sort un livre, un film, ou une pièce qui fait l’objet d’une promotion médiatique retentissante… et inlassablement, ces productions emphatiques et autocentrées ne provoquent (au mieux) que l’indifférence du public [1]. La dernière pièce du penseur médiatique ne fait pas exception : Looking for Europe a bénéficié d’une couverture médiatique généreuse, comme en témoignent plusieurs extraits choisis [2].

Ainsi dans le JDD, Anna Cabana est émue : « On le connaissait étincelant, engagé pour de vrai, le panache généreux. Mais jamais on ne l’avait trouvé touchant. » Et d’évoquer, enthousiaste, des salles remplies pour ce « show itinérant contre le spectre du fascisme » (15/04).

Gilles Sengès, de L’Opinion, a admiré « le rythme, la puissance et la performance de l’acteur », du septième rang de l’auditorium de Gdansk. D’ailleurs, ses voisins polonais ont également été « impressionnés » même « s’ils reconnaissent ne pas avoir tout compris » (17/04).

À Christophe Carron, dans Slate, la pièce de BHL évoque les propos subtils d’un ancien professeur : « BHL, c’est un intellectuel luciole. Il cherche la lumière en permanence, et quand il fait noir, il s’éclaire lui-même ». Et de vanter, malgré quelques réserves, sa « tirade habitée », et son « élan husserlien » (13/04).

Dans L’Obs, Sylvain Courage applaudit lui aussi le « nouveau show du plus médiatique de nos intellectuels », qui « scande son texte à la manière de Malraux » (22/04). Atlantico publie également son hymne à BHL, sobrement titrée : « Un engagement total. Une vie d’enfer. Un défi » (13/03) :

« Looking for Europe » est, en soi, non seulement une pièce, mais également un geste, inédits, de ce point de vue : celui des mots de la philosophie politique en action. De ce fait, ce coup de théâtre tire une force unique qu’il convient en outre de qualifier de poétique.

Bref, la liste est longue et donne le tournis : interviews dans Le Figaro (05/04), dans Le Point (11/03), dans Le Parisien (02/03), sans oublier l’indispensable entretien pour Paris-Match (20/04), pose à l’appui :


BHL fait également la tournée des radios et télés : il est invité au Grand Face à Face de France Inter, animé par Ali Baddou, pour le lancement de sa tournée et à l’occasion du salon du livre (16/03) ; il est à France Culture dans la matinale de Guillaume Erner (01/03), sur le plateau de C à vous sur France 5 (28/02), dans Metropolis sur Arte (24/02), ou encore sur BFM-TV, en tant qu’invité spécial du 19h de Ruth Elkrief (27/02).

Le 19 avril, il a les honneurs de la matinale d’Europe 1 pour faire la promotion de sa pièce. Bien entendu, il sera omis de signaler que le groupe Lagardère – auquel appartient Europe 1 – figure parmi les nombreux « sponsors » de la pièce… On y trouve également Engie, Orange, Havas Group, et les milliardaires Thomas Kaplan et François Pinault [3].

Une fois n’est pas coutume, Libération avait donné le coup d’envoi de cette grande séquence d’auto-promotion médiatique en publiant en Une de son édition des 26 et 27 janvier un appel de 30 écrivains à l’initiative de BHL. Et plus récemment, dans l’édition de ce jour (16/05), sa représentation à Prague bénéficie d’un reportage sur une nouvelle double-page : 

Un reportage au ton certes parfois railleur – comme lorsqu’il retranscrit une ode grotesque aux amphétamines [4] – et qui se fait – furtivement – l’écho de certaines critiques. Car la pièce de BHL connaît, selon d’autres titres, un succès plus que mitigé. Dans un article cinglant traduit par le Courrier International, le magazine allemand Der Spiegel évoque, à Amsterdam, une salle loin d’être comble (malgré les annonces), et qui se vide au fur et à mesure d’un spectacle raté et grandiloquent. Mediapart propose une critique acerbe d’une représentation à Barcelone truffée de lieux communs et d’amalgames. Le Matin nous apprend également que deux dates ont été annulées en Suisse, à Genève et à Lausanne, faute de public.

Ce n’est pas vraiment une première pour BHL : déjà en 2014, il avait été invité dans les médias à parler d’une autre pièce écrite par BHL, à propos de BHL, et interprétée par BHL. Et déjà sa pièce avait été déprogrammée de la salle qui avait bien voulu l’accueillir (comme nous y étions revenus).

Survendue dans de nombreux médias français malgré un succès visiblement mitigé, la pièce de BHL a par ailleurs eu les faveurs… d’un documentaire financé en partie par le service public, comme le révèle Le Canard enchaîné dans son édition du 30 avril. Parmi les financeurs de ce documentaire, on compte Canal Plus (300 000 euros), France 3 (230 000 euros), et Arte (200 000 euros) – dont Bernard-Henri Lévy est justement… le président du conseil de surveillance. « On n’est jamais si bien surveillé que par soi-même », comme le note Le Canard enchaîné.

En tout, ce sont donc 730 000€ donc, soit « 3 à 4 fois le prix normal pour un documentaire de ce type » selon Pascal Boniface. Et surtout, ce sont 430 000 euros qui sont généreusement déboursés par des chaînes de service public… alors même que les financements se font rares pour les documentaires ou les enquêtes d’utilité publique. « BHL aime bien utiliser l’argent public, comme lorsqu’il avait fait financer par France 5 un documentaire racontant la rénovation de sa villa de Tanger » note également Pascal Boniface.

Cette nouvelle séquence médiatique montre une fois de plus l’étendue de la complaisance, de la connivence et du ridicule des éloges courtisans dont bénéficie (encore) Bernard-Henri Levy. Compte tenu des échecs (voire des bides) enregistrés par ses dernières productions, cette mise à profit exacerbée de réseaux d’obligés, dans les médias privés comme publics, pourrait être seulement risible. Mais elle s’accompagne ici de ce qui s’apparente à un véritable détournement d’argent public, au bénéfice d’une imposture décidément tenace.

Frédéric Lemaire
Post scriptum : Le « BHL show » se conclut les 20 et 21 mai au théâtre Antoine à Paris. On peut donc gager que la séquence de promotion médiatique n’est pas terminée…
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