Yuval Noah Harari: « Le libéralisme peut se réinventer »

Propos recueillis par Yoann Duval, publié le , mis à jour à
Yuval Noah Harari publie le 2 octobre "21 leçons pour le XXIe siècle" (Albin Michel).
Yuval Noah Harari publie le 2 octobre « 21 leçons pour le XXIe siècle » (Albin Michel). VCG via Getty Images

Comme tout le monde le sait, l’homme est gentil et porté au bien, désintéressé, il n’y a que des gens bien au pouvoir, les méchants ne pourront détrôner les gens bons.. Encore un israélien idéaliste, mais totalement déconnecté de la réalité, et de sa réalité en tant que juif israélien : la Thorah donnée au peuple juif pour être lumière des nations…

Selon l’auteur du best-seller Sapiens, l’ordre libéral « offre toujours la promesse la plus valable de coopération ». Entretien.

La « futurologie » est un exercice difficile. Après les best-sellers planétaires Sapiens et Homo Deus, l’historien et chercheur israélien Yuval Noah Harari se livre à la prospective dans son nouveau livre, « 21 leçons pour le XXIe siècle » (1). L’occasion de lui demander si les effets cumulés des nouvelles technologies, des fake news et des nationalismes « illibéraux » compromettent à jamais les démocraties pluralistes et libérales. Réponses surprenantes.

L’EXPRESS. Qu’entendez-vous montrer avec ce nouveau – et troisième – livre ? Que le XXIe siècle est celui de tous les défis ? Mais le XXe, avec son cortège de millions de morts, ses régimes totalitaires et ses génocides, n’a-t-il pas déjà été celui d’épreuves extrêmes, paroxystiques ?

Yuval Noah HARARI. Au cours du XXe siècle, l’humanité a fait face à des défis considérables, pour, finalement, bénéficier d’une situation de paix et de prospérité et d’un niveau sanitaire jamais atteints dans son histoire. Le XXIe siècle nous confronte à une série de challenges nouveaux, qui me semblent surmontables, bien qu’il faille s’attendre à de nombreuses épreuves. Mais, pour l’heure, nombreux sont nos contemporains, y compris parmi les responsables politiques, qui ne saisissent pas la nature des défis auxquels nous faisons face. La conséquence en est la méconnaissance de nos problèmes les plus cruciaux par la plupart des débats politiques, partout.

Alors, justement, qu’augure ce début de troisième millénaire ?

Le spectre de la guerre nucléaire ; le changement climatique ; les ruptures technologiques. Car ne nous leurrons pas : quand bien même nous parviendrions à empêcher la guerre atomique et à prévenir les conséquences du changement climatique, l’intelligence artificielle et l’ingénierie biotechnologique vont bouleverser de fond en comble le marché du travail, l’ordre planétaire, et jusqu’à nos organismes et nos esprits.

Pourtant le nombre de ceux qui, parmi les hommes politiques comme parmi leurs électeurs, réfléchissent à ces questions, demeure très réduit. Il suffit de songer à la question du Brexit. En soi, il ne s’agit pas forcément d’une mauvaise idée. Mais est-ce vraiment ce qu’il faut mettre en oeuvre quand on est l’une des principales puissances mondiales ? Le Brexit sera-t-il de nature à prévenir, justement, le changement climatique ? Ou à établir une relation valide avec l’IA ou avec les biotechnologies ? A l’évidence, la réponse à ces trois questions est négative. Sans intensification de la coopération internationale, il ne peut qu’être plus malaisé de résoudre les grands problèmes structurels de notre temps.

C’est pourquoi le Brexit et le débat qu’il suscite nous détournent dangereusement de l’essentiel. Chaque minute passée à disserter de cette hypothèse est une minute en moins pour réfléchir au changement climatique et à la régulation de l’IA. Mon livre n’a qu’un but : nous recentrer sur nos priorités réelles – et aider chacun à les comprendre.

En l’occurrence, comme vous venez de le rappeler, notre temps est marqué par une double révolution – celle des biotechnologies et de l' »infotech », qui sont comme de nouvelles idoles. Comment vous positionnez-vous face à cette perspective ? Est-elle émancipatrice, ou, au contraire, annonce-t-elle de nouvelles formes de servitude et d’oppression ?

Les révolutions jumelles de la biotechnologie et de technologie de l’information vont nous doter de pouvoirs, quasi divins, de création comme de destruction. Mais la technologie ne se prononce jamais sur la manière d’user de ces pouvoirs. Au cours du XXe siècle, certaines sociétés ont eu recours à l’énergie électrique, aux chemins de fer et à la radio pour asseoir des dictatures totalitaires et ce, alors même que d’autres sociétés usaient des mêmes techniques avec une intention opposée – fortifier des démocraties libérales. Le pire scénario qui pourrait advenir, ce serait que l’humanité se morcelle en une myriade de castes biologiques séparées les unes des autres, débouchant sur les sociétés les plus inégalitaires de l’histoire.

Et ce scénario cauchemardesque est-il plausible ?

L’intelligence artificielle va expulser des centaines de millions de personnes hors du marché du travail en faisant émerger une nouvelle classe d’inutiles. Tous ces gens vont perdre leur valeur économique de même que leur pouvoir politique. Simultanément, les biotechnologies vont rendre envisageable la transmutation d’une toute petite élite en « surhommes ». La révolte et les actes de résistance seront également rendus presque impossibles. Il faut bien voir la puissance qu’aurait un système de surveillance totale, capable de mesurer de façon continue non seulement les faits et dires de chacun, mais ses ressentis et ses pensées. La conjonction de la biotechnologie et de l’infotech sous la forme de capteurs biométriques signifie que le pouvoir politique sera en mesure de contrôler en direct votre coeur et votre cerveau.

Par contraste, le scénario le meilleur serait celui où les nouvelles technologies libéreraient tous les humains du fardeau de la maladie et du labeur, permettant à chacun de déployer et d’explorer ses aptitudes.

Dans cette optique, les biotechnologies seraient axées sur le soin prodigué universellement et non sur la seule promotion d’une étroite élite. L’intelligence artificielle va, bien sûr, supprimer de nombreux emplois, mais les profits qui résulteraient de ces allègements de la masse salariale donneraient à chacun accès à des services, autorisant aussi les individus à accomplir leurs rêves que ce soit dans le domaine artistique, dans celui du sport, de la religion ou du Bien public. La surveillance de pointe sera utilisée pour espionner, non les citoyens, mais les exécutifs politiques, et s’assurer qu’il ne se livrent pas à des prévarications. Des capteurs biométriques ne seront pas utilisés pour permettre à la police de vous connaître mieux – mais pour vous permettre d’apprendre à vous connaître mieux.

Quel scénario risque de l’emporter ?

Difficile à dire. Pour l’heure, nous allons vraisemblablement hélas vers le scénario dystopique – conséquence de l’accentuation des tensions planétaires et des balbutiements d’une course au surarmement en matière d’IA. Il est impossible de réguler l’IA et les biotechnologies à la seule échelle nationale. Par exemple, si l’Union européenne interdit la programmation génétique, la Chine l’autorise et, à moyen terme, tout le monde s’inspirera de la Chine, par peur de rester sur le côté. Et que se passera-t-il le jour où les Européens auront connaissance de la production par Pékin de milliers de « surhommes » ? Seule la coopération mondiale est à même de réguler des technologies si disruptives.

Dans les temps qui s’annoncent, les démocraties vont-elles être particulièrement défiées et mises en péril ?

Le libéralisme est réellement en crise, mais aucune solution aux problèmes que nous évoquons ne sera fournie par les régimes ultranationalistes de nature illibérale. Même si des nationalistes comme Poutine, Orban ou Erdogan peuvent avoir de bonnes idées sur la façon de gérer une nation, ils n’ont aucune idée sur la manière de gérer la planète comme une totalité.

Des nationalistes espèrent que le monde se transforme en un écheveau de forteresses barricadées mais bienveillantes. Chaque forteresse nationale aurait en charge la protection de son identité et de ses intérêts propres, mais toutes les forteresses seraient toutefois encore libres de coopérer et de commercer entre elles. L’immigration serait interrompue, le multiculturalisme n’aurait plus cours, et il n’y aurait plus d’élites globales.

La difficulté avec cette optique, c’est que les camp retranchés sont rarement amicaux. Par le passé, toutes les tentatives pour diviser le monde en nations homogènes ont débouché sur des guerres et des génocides. Sans la référence à des valeurs universelles et le concours d’organisations internationales, les nations rivales ne peuvent pas se mettre d’accord sur des règles communes.

Existe-t-il des formes de nationalisme encore plus radicales?

Oui, certains nationalistes épousent des conceptions encore plus extrémistes, et ils prétendent que nous n’avons désormais plus besoin d’une quelconque coopération internationale. A cette aune, nos pays ne devraient se soucier que de leurs intérêts, sans égards pour leurs devoirs vis-à-vis du reste du monde. La forteresse se contenterait de relever son pont-levis et d’envoyer au diable le reste du monde. Cette position nihiliste est absurde.

Pourquoi, justement ?

Car aucune économie moderne ne peut survivre sans un réseau commercial global. Même ce qui est plus important, aucune nation ne peut empêcher la guerre nucléaire, arrêter le réchauffement climatique, ou régler l’intelligence artificielle isolément. Donc, lorsqu’un responsable politique proclame « My country first », nous devrions lui demander comment sa nation sera, toute seule, en mesure d’empêcher la guerre nucléaire, d’arrêter le changement climatique et de solutionner les ruptures technologiques. Le libéralisme offre toujours la promesse la plus valable de coopération.

Vous en êtes certain?

Oui, car le libéralisme souligne les valeurs partagées et les intérêts de tous les humains, avec la conviction que la coopération est meilleure que le conflit. Il favorise la coopération en facilitant la circulation des idées, des marchandises, des capitaux et des personnes. L’ordre libéral a beaucoup de défauts, et il est possible qu’il ne puisse pas se sauver sous sa forme ancienne. Mais il peut certainement se réinventer et s’adapter aux nouvelles réalités du XXIe siècle.

La grande supériorité du libéralisme sur d’autres idéologies, c’est sa souplesse et son absence de dogmatisme. Le libéralisme a déjà traversé plusieurs cycles de crise et connu plusieurs phases de renaissance pendant le XXe siècle. Il s’est remis et rétabli de trois grandes crises – la Première Guerre mondiale, le défi fasciste dans les années 1930, puis le défi communiste pendant la Guerre froide. Ceux qui estiment qu’il est aujourd’hui en crise doivent juste se remémorer 1918, 1938 ou 1968. Une renaissance reste possible, à la condition d’une réinvention.

Le libéralisme, c’est le pari sur la connaissance et sur ses progrès. La NASA vient d’annoncer la mise au point d’un satellite destiné à l’étude du soleil, et les Etats-Unis, en attendant, créent une « force spatiale ». La conquête de l’espace est-elle en train de franchir un nouveau seuil ?

La conquête spatiale peut fournir à l’humanité des ressources nouvelles considérables. Certains rêvent de l’extraction de métaux et de minéraux sur d’autres planètes, et même d’y établir des usines automatisées desquelles des produits finis seraient réexpédiés verre la Terre. À plus long terme, cependant, l’espace ne pourra être conquis et colonisé qu’après que les humains auront créé de nouvelles formes de vie non-organiques.

Pendant quatre milliards d’années, la vie est restée limitée à la planète Terre, car la sélection naturelle a maintenu tous les organismes dans une dépendance vis-à-vis des conditions uniques qui y règnent. Même les bactéries les plus aguerries ne peuvent pas survivre sur Mars. D’où il s’ensuit qu’imaginer des êtres humains voguant dans des navettes spatiales à travers toute la galaxie relève sans doute de l’anticipation chimérique. Néanmoins, une intelligence artificielle non organique aura moins de difficultés à coloniser d’autres planètes. Le remplacement de la vie organique par des créatures non organiques pourrait en conséquence permettre à la vie de se répandre à travers la galaxie – et même au-delà.

La pratique de la méditation est devenue un échappatoire pour déjouer les affres du tout-technologique. Comment l’avez-vous découverte et que vous apporte-t-elle ?

Je ne cherche pas à fuir ce nouveau monde. En l’espèce, la méditation m’oblige à un travail sur moi-même. Gouvernements et grandes entreprises s’écharpent dans le but d’accumuler un maximum de données sur chacun d’entre nous. S’ils nous connaissent mieux que nous même, alors, comment conserver notre libre arbitre ? Personnellement, je médite quotidiennement et m’astreint à une retraite de 60 jours par an. Loin de moi l’idée de prétendre qu’en elle réside l’unique solution, chacun doit trouver sa propre voie … C’est ma manière d’éviter d’être hacké par les algorithmes.

(1) « 21 leçons pour le XXIe siècle », par Yuval Noah Harari, Albin Michel, 372 p., 23 euros.
LExpress.fr

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commentaire de Bruno Guigue

Encore un qui croit au libéralisme ! Pour cet auteur, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il ne consacre pas un mot à la faim dans le monde ou à la mortalité infantile. La vraie question, c’est le réchauffement climatique, bien sûr, et le transhumanisme qui est le grand défi du XXIème siècle. Heureusement, les « démocraties » sauront réagir en réinventant le libéralisme et elles feront face à la menace chinoise. Car il paraît que Pékin va fabriquer des milliers de robots pour nous envahir.

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