Quelques souvenirs évoqués par le ministre Lazare Koffi Koffi

MON TÉMOIGNAGE SUR LES DERNIÈRES HEURES DU RÉGIME DU FPI.

Pendant que le président Laurent Gbagbo, par un courage exceptionnel qui fera date dans l’histoire défendait la souveraineté de son pays, j’eus le 10 avril 2011, une longue discussion de plus d’une heure avec le président Affi Nguessan. Lui aussi était dans la fournaise. Dans la peur qui avait gagné tout le monde ou presque, Affi subit de toutes parts des pressions de ses camarades de parti. Selon des informations qui me parvenaient, de nombreux camarades poussèrent le président du parti à soutenir l’idée d’une reddition émise par les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, pour dit-on, sauver des vies humaines ainsi que les acquis du Fpi. Pour ces camarades, il n’y avait plus d’autre solution que la reddition pour sortir du guêpier français.

Pour avoir la juste conduite à tenir, Affi fit le tour de plusieurs dignitaires du parti pour recueillir leurs avis. Ma position fut claire. Ne pas céder et aller jusqu’au bout et reprendre le combat d’une manière ou d’une autre si jamais l’irréparable, quant à la vie du président Gbagbo venait à se produire. Lorsque je lui communiquai mes convictions intérieures selon lesquelles la Côte d’Ivoire allait sortir grande de cette épreuve parce que Dieu était avec nous, Affi Nguessan me tourna presqu’en dérision en me montrant que la vérité des faits était intangible : notre pays allait sombrer parce qu’il n’y avait plus d’armée et plus de 5 000 mercenaires selon ses sources confirmées par les miennes étaient en marche vers Abidjan. Il sentait que les heures qui allaient suivre allaient être fatales pour notre pays et pour notre peuple.

Que faire ? Lancinante et troublante question à laquelle le responsable du parti en situation qu’il était, devait trouver une réponse. En ce moment précis, j’eus pitié pour lui, il faut l’avouer, car il fallait trouver la bonne attitude pour ne pas être condamné demain par l’histoire. Et je mesurai la lourdeur de ses responsabilités. Il devait choisir entre de Gaulle et Pétain face à l’invasion de l’Allemagne hitlérienne en 1940, entre résister mais démunis, sans moyens, donc aller à un suicide collectif certain et sauver ce qu’on peut sauver en se pliant aux exigences du vainqueur.

C’est ici qu’on voit la qualité des grands hommes qui marquent de leurs empreintes leur temps, ceux qui ont le sens de l’histoire. Et quiconque n’est pas capable de se dépouiller entièrement et renoncer à sa vie pour la grandeur de la nation sera terriblement jugé par l’histoire. On comprend pourquoi je me pris de compassion pour le président Affi à qui je suggérai d’entrer en contact avec d’autres personnes, face à mon obstination à ne pas partager la proposition des camarades et ma foi en Dieu régénérée par la première Dame Simone Gbagbo et le ministre Charles Dosso ;

je lui conseillai poliment de consulter le président du Conseil économique et social, Laurent Dona-Fologo et le ministre Koné Dramane. Il ne me rappela plus. Mais c’est tard dans la nuit que le ministre Koné Dramane me téléphona et appela sur moi d’abondantes bénédictions de Dieu. Pour lui, quand on est avec un chef qu’on dit aimer, on ne peut pas l’abandonner au milieu de la vague pour quelque prétexte que ce soit. Il me remercia vivement et me recommanda de continuer d’aimer la Côte d’Ivoire, à travers le président Laurent Gbagbo et son épouse, ses fidèles serviteurs, et m’assura que Dieu me revaudra cela. Koné Dramane était un musulman, un fidèle musulman. Avait-il échangé avec Affi Nguessan sur la question de la reddition de Gbagbo ? Je ne le saurai jamais puisque les bruits assourdissants des armes lourdes des assaillants perturbèrent le réseau de communication. Je ne reverrai plus mon ami ni n’entendrai plus sa voix jusqu’à sa mort.

La nuit du dimanche 10 au lundi 11 avril 2011 fut longue et insupportable. Ce fut une nuit d’enfer. Une nuit rude. Un déluge de feu se déversa sur le tout Abidjan. Le ministre Richard Secré m’appela et me dit : « Du courage cher ami. Il ne nous reste plus que Dieu. Bonne chance »

Toute cette nuit, les forces françaises de La Licorne et onusiennes, passèrent rapidement du harcèlement à l’acharnement à détruire tout et surtout la résidence du chef de l’Etat. Pour se donner bonne conscience, et être en situation de légitime défense, ils mirent l’ambassadeur du Japon dans le coup. Ce dernier fit annoncer que sa résidence avait été la cible d’obus des forces loyalistes. Face à la férocité de l’attaque des forces étrangères, Voho Sahi que je reçus rapidement au téléphone, ne comprenant pas l’acharnement contre la résidence du chef de l’Etat, tenta une explication. Pour lui, en effet, « il s’agissait d’installer rapidement par la force Alassane Ouattara à Yamoussoukro et laisser Gbagbo dans la fosse sans appui militaire et faire le blocus de ce qui reste de sa résidence.
Les bombes éclataient, et de ma fenêtre, je regardai le ciel brumeux de fumée et fixai le vide, attendant un secours miraculeux. Tard dans la nuit, l’abbé Armand Zanou me téléphona et me dit : « Ne désespère pas. Dieu tient toujours ses promesses. Dieu est Dieu. Il n’acceptera pas qu’il soit l’objet de sarcasme et de raillerie. Gbagbo est en mission depuis plusieurs années. La Côte d’Ivoire, ne l’oublie pas est la seconde patrie du Christ. Restons forts dans la foi ».
Difficile d’accepter cela. Mais Dieu est Dieu. Il fallait y croire. Même quand on sombre dans les profondeurs de l’abîme. Et mes yeux restèrent fixés au ciel d’où devait venir le secours de la Côte d’Ivoire. Ainsi tout le reste de la nuit.

Mais le lendemain, un fait absolument remarquable se produisit.
En effet, le matin du 11 avril 2011, la France attaqua. Elle força le lourd portail de la résidence du chef de l’Etat et pénétra à l’intérieur pour se saisir de tous ses occupants dont le président Laurent Gbagbo, vivant ( !), qu’elle remit aux rebelles de Soro Guillaume et d’Alassane Ouattara. Toute la Côte d’Ivoire fut saisie de stupeur. Gbagbo est arrêté. Difficile de voir cette réalité mais on se sentait soulagé à l’idée qu’il fût encore en vie.
On apprit dans le même temps la mort brutale et effroyable du ministre Tagro et le génocide de plus de 2500 jeunes patriotes venus à la résidence se constituer comme un bouclier humain contre l’avancée de l’armée française. Très tôt le matin, je reçus un coup de fil. C’était le Premier ministre Affi Nguessan qui, d’une voix entre la déception et la révolte mais aussi d’un homme contrit, me dit : « Koffi, c’est toi qui a raison. On ne peut pas accepter cela, on ne peut pas accepter cette injustice qui est faite à notre pays. Si Dieu existe, et je sais qu’il existe, il ne peut pas laisser perdurer cette situation parce qu’il est juste. Ce n’est pas possible qu’il n’intervienne pas aujourd’hui ».

Je ne dis mot. Mon cœur déborda de joie à entendre ces mots d’Affi. J’étais content pour lui parce qu’il avait compris qu’il y avait un Dieu maître de l’Histoire et que la position de Gbagbo qui accepte de s’offrir en holocauste pour son pays pour obtenir sa véritable indépendance était la meilleure. Je rendis grâce à Dieu.

Lazare Koffi Koffi
(Extrait de COTE D’IVOIRE, MA PASSION. UNE EXPERIENCE DE FOI EN POLITIQUE, L’Harmattan, Paris, 2014, pp. 202-205.

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