Psychologie de la Résistance

10 décembre 2018 – Comme beaucoup d’entre vous, je crois, j’ai vu défiler au hasard des réseaux-TV nombre de divers Gilets-jaunes qui sont des usagers des réseaux-sociaux. Dans cette bataille de l’influence, sans préjuger de l’orientation, on a pu voir que les réseaux-TV sont à la traîne des réseaux-sociaux ; les seconds qui sont le vrai “nouveau-monde” fomentent l’événement comme ils veulent, les premiers qui sont du simulacre de pseudo-“nouveau-monde” les commentent comme ils peuvent.

Ainsi les réseaux-TV, encombrés de leurs commentateurs consultants-attitrés mille fois entendus débitant leurs sornettes en rond comme du saucisson, ont-ils depuis un mois de plus en plus souvent sollicité les Gilets-jaunes à leurs luxueuses tables-rondes, ou ovales, ou rectangulaires, peu importe. D’une certaine façon, il me semble que je les ai vus évoluer, les Gilets-jaunes, dans leur discours (la façon de faire plus que ce qu’on fait), dans leur attitude, dans leur comportement. Au début, on les sentait gênés, gauches (sans suggestion politique), hésitants, maladroits, parfois incohérents ou piteux ; à mesure que les événements se déroulaient et montraient leur cohésion désordonnée, qu’ils étaient invités plus nombreux, ils se raffermissaient, ils gagnaient en assurance, non pas comme des professionnels mais plutôt comme des humblement-inspirés, des illuminés sans prétention ; ces derniers jours, ils avaient installé leur présence et lorsqu’ils parlent désormais, ils disent des choses et on les écoute encore plus que de les entendre. Parfois, lorsqu’ils parlent, ce sont les autres, les professionnels du discours-appointé, qui ont l’air de faire tapisserie.

Il y a de véritables dialogues du cœur et de l’âme qui s’établissent par instant. Lorsqu’Emmanuel Todd dit (autour de 05’45”), très ému, « …parce qu’ils [les Gilets-jaune] m’ont rendu ma fierté d’être Français », le courant d’une certaine grandeur d’au-delà de la logique vous parcourt, et les Gilets-jaunes qui sont en face de lui, avec tous les autres derrière eux, en sont la cause. Il m’est venu à l’esprit, de cette façon fortuite et inconsciente, qu’une sorte de psychologie nouvelle est ainsi née devant nos yeux.

On comprend que je ne m’attarde pas une seconde au contenu du discours, car rien de nouveau n’apparaît ni ne peut apparaître. Ce qui apparaît sous une forme opérationnelle, humaine, animée, c’est ce phénomène collectif que nous ressentons ou devrions ressentir à l’apparition de cette chose étrange, – “un monstre” dit Castaner-le-connaisseur, “une entité” disais-je bien avant lui, en m’abstenant de cette sorte de jugement de valeur qui risque de s’attacher à une appréciation trop hâtive et trop convenue, faite pour plaire à vos maîtres, et qui vous font une réputation. On a bien compris que, dès le début, j’ai eu de la sympathie pour ces gens-là, insaisissables et inclassables, et même une sympathie chaleureuse.

J’ai très peu souvent entendu parler de “souffrance” comme je les ai entendus en parler, de cette façon qui vous fait pénétrer au cœur de l’être, dans son intimité de l’affrontement qu’il doit chaque jour subir et porter comme un fardeau du Diable… C’est, comme il est convenu de dire, une “libération de la parole”. Certes, l’expression est devenue populaire avec Mai-68 et elle vaudrait pour bien d’autres épisodes du genre, mais chaque fois il s’agissait de gens qui existaient, qui étaient reconnus, représentés, et qui se manifestaient pour un but précis, y compris radical (la révolution, etc.). Bref, on restait en terrain de connaissance même s’il est parfois très glissant.

Rien de cela chez les Gilets-jaunes, dont on sait bien que la revendication initiale (le prix de l’essence), quelle que soit la réalité de la chose, n’est pas la marque fondamentale mais simplement l’étincelle qui allume l’incendie, – pour l’essence, l’image a sa justification pédagogique. La diversité et l’incompatibilité des revendications qui ont surgi depuis montrent bien que le mouvement ne sait pas où il va et qu’en vérité peu lui chaut. Après avoir dit sa fierté et s’en expliquant aussitôt, Todd s’exclame à propos du mouvement qu’« il n’y a qu’en France que cela peut se produire » ; on lui oppose aussitôt un déjà-triomphant : « Mais c’est irrationnel ?! » ; il se récrit aussitôt : « Mais non, pas du tout, c’est un mouvement de résistance »

Résistance, le mot est dit ! Effectivement, cette définition qui n’est “politique” que pour mieux se défier de leur politique, de ce qu’ils nomment “politique”, me convient mieux qu’un mouvement de revendication, de protestation contre un objet précis, etc. ; et moi, je serais bien tenter d’y voir une résistance au Système, la Résistance en fait et en-soi, majusculée comme en majesté

Ainsi y peut-on voir une “libération de la parole” certes, mais une “libération de la parole” paradoxale, par rapport à l’effet que j’en ai ressenti. En effet, ces Gilets-jaunes m’ont souvent paru exsuder une certaine fraîcheur, de l’entrain, comme s’ils mettaient en scène et opérationnalisaient la sensation pour eux d’exister qui serait une sorte de bonheur. Certes, exposer son malheur que tout le monde ignore, ou bien pire encore feint d’ignorer ou veut ignorer parce que cela ne colle pas avec Bruxelles et avec la globalisation, cela vous restitue votre identité ; cela vous fait exister à nouveau et c’est une sorte de bonheur même si cette identité est caractérisée par le malheur.

C’est pour cette raison que je parle d’eux comme d’un groupe uni par une sorte de psychologie collective extrêmement sophistiquée et en fait extrêmement rationnelle même si elle semble exprimer l’irrationalité comme s’en exclamait Léa Salamé * ; mais elle (Léa) fait partie des “élites parisiennes” dont Todd dit par ailleurs qu’elles sont caractérisées par « un processus de fermeture mentale », comme Macron lui-même qu’il juge d’une « rigidité [psychologique] inquiétante », « quelqu’un de très limité intellectuellement », et qu’« il s’agit d’un type qui a un rapport partiel avec la réalité, … qui mériterait l’intérêt des psychologues »… Ainsi ; les “élites”, Macron en tête qui leur ressemble tant, ne comprennent-elles pas cette prodigieuse capacité à “organiser l’inorganisation” (Todd toujours, et moi de mêmeque les Gilets-jaunes déploient depuis plus d’un mois, cela qui fait de la Résistance du grand art.

Et c’est ainsi que l’on en vient à comprendre que la Résistance, dans leur cas, c’est un caractère psychologique propre, qui s’est collectivement imposé dans ce but (cette “sorte de psychologie nouvelle […] née devant nos yeux”). Ne croyez pas que je les prenne pour des génies, pour des élus, etc. ; non, je dis qu’ils sont portés par un courant collectif qui les guide en ressuscitant leur identité, comme une intuition qui les tient ferme, vers la seule position qui peut épouvanter le Système, le terroriser absolument.

En vérité, comme le Système les perçoit avec terreur, ils sont contre le Tout (globalisation, Europe, etc.) que le Système leur propose, alors qu’on sait bien que ce Tout est un simulacre qui produit comme une bave mortelle le Rien entropique ; contre cela, ils opposent la non-revendication de leur Rien qui est la marque de la Résistance contre le simulacre du Système. Ces gens-là, campés sur leur malheur, et devinant d’ailleurs qu’ils n’obtiendront jamais de ce Système d’en venir à bout, résistent en opposant à la poussée entropique qui a fait ce malheur leur propre Rien vertueux, le “Ils ne passeront pas” de Verdun si vous voulez.

J’ignore jusqu’où ils tiendront, et comment, parce que je ne suis ni le “maître des horloges” ni le “New World Liberal Order”. En attendant, ils sont là après avoir fait ce qu’ils ont fait.
Philippe Grasset, dedefensa.org

(* Léa Salamé, épouse de Raphael Enthoven, l’époux précédent de Carla Bruni, épouse Sarkosy)

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La crise-rhizome

16 décembre 2018 – Avec l’affaire des Gilets-Jaunes (GJ) -français qui bouleverse l’ordre des arrangements entre le Système et les élitesSystème et l’affaire Khashoggi dans ses suites princières qui implique Mohamed ben Salmane (MbS) d’Arabie et met en cause toute la chaîne de la puissance pseudo-impériale du Système dans le chef de son exécutant principal que sont les USA, une nouvelle sorte de crise prend forme. Nommons-là “crise-rhizome”, ce qui rappelle un texte précédent concernant les GJ… Voici donc deux crises-rhizome inaugurant la catégorie, la crise-GJ et la crise-MbS ; et leur caractère, ce qui fait leur intérêt spécifique et l’intérêt objectif de les classer en un rangement nouveau et commun, renvoyant à la chose fameuse des déconstructeurs ainsi décrite dans le texte référencé qui s’appliquait aux GJ mais vaut pour la nouvelle catégorie crisique ainsi proposée :

« Car cette diffusion aux mille branches dont nul ne sait ni la racine, ni le tronc, ni la subordination, ni la hiérarchie, qui caractérise ce mouvement étrange et déroutant des “Gilets-Jaunes” du 17 novembre, est la parfaite incarnation du rhizome de Deleuze-Guattari, les déconstructeurs-nés. »

Plus encore, bien plus… Ce sont deux crises formidables à cause des choses et des processus qu’elles touchent, menacent et ébranlent, des crises d’une importance paroxystique. Il s’agit de les comprendre pour ce qu’elles sont profondément, et non pour ce qu’elles paraissent être, une fois surmontée l’incompréhension initiale et ce passage obligé où la raison-subvertie tente de nous donner une explication rassurante parce que compréhensible, y compris avec tel et tel complots ici et là puisque le complotisme, décidément, sied à tous les acteurs de la pièce.

La crise-JG s’attaque au Pouvoir-en-soi, c’est-à-dire à la courroie de transmission vitale du Système ; la crise-MbS s’attaque à l’“Empire”-en-soi, c’est-à-dire à une des poutres-maîtresses de l’activisme entropique du Système. Si ces deux crises sont bien d’une “importance paroxystique”, on ne sait par quel bout les prendre parce qu’elles n’ont pas de bout comme tout rhizome de bonne compagnie, et elles sont difficilement compréhensibles parce qu’il n’y a rien de rationnel à comprendre par rapport au fonctionnement normal des choses auquel nous sommes habitués.

Face à elles, on ne dit mot, ou bien l’on se noie dans des détails techniques, ou bien l’on dessine de grandes perspectives illusoires où elles n’ont plus leur place, ou bien l’on ne dit mot à nouveau. Mais elles restent là, tranquillement entêtées et comme sûres d’elles, leurs places faites et hors de toute contestation possible. Finalement, ces deux crises semblent faire du sur-place tout en ourdissant sans doute, – moi-même y croit sans aucun doute, – de nouveaux et formidables bouleversements que produit une agitation profonde et cachée dont nous avons par hoquets, par instants inattendus, des signes de la puissance tout aussi formidable

On ne s’étonnera pas que, déjà à ce point ou plutôt enfin à ce point, on introduise l’élément de la psychologie par la perception, pour lui donner une place fondamentale. Je ne parle pas une seconde de cette psychologie maîtrisée sur laquelle s’appuient les comportements intéressés, la psychologie de façade, mais celle qui agit en profondeur et dont nous sommes pas les maîtres parce qu’elle est l’interlocutrice privilégiée des forces du dehors et du dessus qui vont directement, comme fait une intuition, se loger dans les espaces privilégiés de l’esprit. Cette psychologie-là est touchée de plein fouet par cette nouvelle sorte de crise, sans que l’on n’en sache rien ; et ainsi, faisant naître dans notre arrière-conscience, avant que nous en ayons pleinement conscience, le sens de l’attaque au cœur du Système, de son autodestruction, sous la pression de ces crises-rhizomes, tapies et immobiles, qui désintègrent silencieusement les structures de l’empire du Système sur le monde.

“Nous autres, Système, nous savons désormais que nous sommes mortels”…

La crise-rhizome est la crise parvenue à son stade ultime, celui de la légitimité et de l’institutionnalisation. Elle est le produit ultime du Système, le produit inévitable de sa surpuissance sans vergogne ni retenue, et par conséquent la représentation opérationnelle de son autodestruction.

dedefensa.org