Présidentielle en Côte d’Ivoire :

les chiffres déroutants de la Commission électorale

AfriqueFrançafrique

Théophile Kouamouo
Lucas Gautheron

Par Théophile Kouamouo et Lucas Gautheron

L’élection présidentielle ivoirienne du 31 octobre, boycottée par l’opposition, menace de replonger le pays dans le chaos. Le Média a analysé des statistiques publiées par la Commission électorale. Données notoirement incomplètes et en contradiction avec les chiffres officiels, taux de participation supérieurs ou égaux à 100% dans des centaines de bureaux de vote… De quoi nourrir un peu plus la défiance envers un scrutin contesté.

Répression et périls post-électoraux. Après l’élection présidentielle du 31 octobre dernier, la Côte d’Ivoire a de nouveau plongé dans le marais des incertitudes. Et pour cause : arrivé au pouvoir en 2011 dans les fourgons de l’armée française, sous Nicolas Sarkozy, suite à un scrutin cafouilleux et à une guerre post-électorale, Alassane Ouattara, ancien directeur général adjoint du FMI proche des milieux d’affaires français (notamment de Martin Bouygues et de Vincent Bolloré), s’accroche à son fauteuil. En dépit de la Loi fondamentale, qui limite le nombre de mandats présidentiels à deux, il a brigué un nouveau mandat validé par un Conseil constitutionnel contrôlé par ses proches – et qui a écarté 40 candidats sur 44. 

Condamné par la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP, créée sous l’égide de l’Union Africaine), remis en cause par deux des trois opposants “sélectionnés”, ce scrutin a tout de même reçu l’assentiment du chef de la diplomatie française, Jean-Yves Le Drian. Interrogé à ce sujet à l’Assemblée nationale par le député communiste Jean-Paul Lecoq, il a en effet répondu : “Il y a un processus démocratique. Je ne suis pas chargé d’apprécier la nouvelle Constitution. Ce serait de l’ingérence. Le président Ouattara a souhaité se représenter ; c’est son libre choix« . Il a en outre rejeté le parallèle émis avec la situation en Biélorussie, où la France s’oppose activement au régime autocratique d’Alexandre Loukachenko. La présidentielle ivoirienne a donc eu lieu, dans un contexte de boycott populaire et de désobéissance civile dans de nombreuses régions du pays. 

 “Un scrutin non inclusif et boycotté qui laisse un pays fracturé”, a constaté la Mission internationale d’observation électorale, portée par une ONG sud-africaine – l’Institut électoral pour une démocratie durable en Afrique – et par le Centre Carter, fondé par l’ancien président américain Jimmy Carter. Les observateurs de l’ONG Indigo Côte d’Ivoire, notamment financée par l’Agence des Etats-Unis pour le développement international (USAID), ont quant à eux rapporté “des suspicions de bourrage d’urnes dans plusieurs localités et des constatations de vote par des personnes non inscrites sur les listes électorales ou n’ayant pas leurs papiers d’identité”. 

Une communication brouillonne et des données qui interrogent

De fait, des vidéos “volées” d’opérations ressemblant à des bourrages d’urnes ont circulé sur les réseaux sociaux dès le soir du scrutin (voir ici et ). Par ailleurs, lors de la lecture télévisée des résultats département par département par le porte-parole de la Commission électorale, de nombreuses impossibilités logiques ont été relevées (dont certaines ont par la suite fait l’objet de corrections).

Le porte-parole de la CEI , qu’il se calme pour lire les résultats provisoires, il fait trop d’erreurs, il donne souvent le nombre d’inscrits à la place du nombre de votant 😒, à Sinematiali
par exemple il a dit 26706 inscrits , 29 378 votants, Taux de participation 94,82% 😒😒 pic.twitter.com/AtltA55Ro8— La Côte d’Ivoire Est Chic 🇨🇮 (@CotedIvoire_off) November 1, 2020

Le principal enjeu de ce scrutin boycotté par l’opposition, puissante dans la moitié sud du pays, était le taux de participation – au-delà du score d’Alassane Ouattara. Au cas où la Commission électorale parvenait à établir qu’en dépit du boycott, une proportion majoritaire d’Ivoiriens avait accompli son devoir citoyen, le régime se trouverait conforté dans sa démonstration de “légitimité”. Comment y parvenir ? En comptant manifestement sur les bureaux de vote situés dans le nord du pays, rural, enclavé et éloigné des grands pôles urbains de plusieurs centaines de kilomètres. Lus à la télévision, les taux de participation des départements septentrionaux ont renforcé la perplexité générale sur cette élection présidentielle. 

La Commission électorale a indiqué qu’Alassane Ouattara avait gagné avec 94,27% des suffrages exprimés et un taux de participation de 53,99%. Un verdict validé ce lundi 9 novembre par le Conseil constitutionnel. Un chiffre d’emblée incohérent, le corps électoral regroupant 7 495 082 individus et le nombre de votants annoncé s’élevant à 3 215 909 individus. Un simple calcul indique un taux de participation de 42,90%. Mais le pouvoir ivoirien a utilisé une pirouette : il a “corrigé” le corps électoral, barrant les noms d’un peu plus de 1 400 000 votants du corps électoral, en expliquant que le boycott les avait empêchés d’exercer leur devoir citoyen.

Mais les étrangetés ne s’arrêtent pas là. La Commission électorale ivoirienne a publié sur Internet les résultats nationaux provisoires. Des résultats publiés dans un format “fermé”, ne permettant pas d’analyser et de recouper aisément les jeux de données. Seule possibilité ? Consulter les résultats par région, département ou sous-préfecture – notoirement incomplets, sans la mention de la population électorale, du taux de participation, des bulletins nuls et des bulletins blancs. Ou consulter les résultats en apparence complets bureau de vote par bureau de vote. Un travail fastidieux et peu exhaustif permettant tout de même de débusquer, comme à la pêche, de nombreux bureaux de vote où le nombre d’électeurs dépassait le nombre d’inscrits. 

A Sarhala, des fois, le nombre d’électeurs dépasse le nombre de votants. pic.twitter.com/Z9hjii3oIg— kouamouo (@kouamouo) November 6, 2020

Ici, dans la commune de Séguélon, nouveau bureau de vote où le nombre de votants dépasse le nombre d’inscrits. Les bêtes sauvages ont voté. pic.twitter.com/HYnverlxVk— kouamouo (@kouamouo) November 6, 2020

Il était ainsi possible de trouver un nombre important de bureaux de vote où le taux de participation atteint 100%.

Dans ces deux bureaux de vote de Mankono, le nombre d’électeurs dépasse le nombre d’inscrits. Zéro bulletin blanc, zéro bulletin nul, zéro mort, zéro empêché, tous pour ADO. pic.twitter.com/LpcpUknINJ— kouamouo (@kouamouo) November 6, 2020

Une configuration hautement improbable parce qu’elle nécessite que plusieurs conditions cumulées soient réunies :

  • Il faut qu’aucun des inscrits sur les listes électorales, dont la mise à jour a eu lieu en juin dernier, ne soit décédé pendant une période de plusieurs mois ;
  • Il faut qu’aucun de ces inscrits ne soit malade au point de ne pas pouvoir se déplacer ;
  • Il faut qu’aucun de ces inscrits n’ait déménagé durant cette période ;
  • Il faut qu’aucun de ces inscrits n’ait eu envie de boycotter le scrutin, suivant en cela le mot d’ordre de l’opposition ;
  • Pour les bureaux de vote où le taux de participation est supérieur à 100%, il faut en plus des conditions susmentionnées qu’il y ait eu des “personnels d’astreinte”, selon les explications de la Commission électorale, ayant choisi d’y voter parce qu’ils étaient de fait loin de leur bureau de vote “naturel” ;
  • De plus, en Côte d’Ivoire comme dans de nombreux pays africains, l’établissement des avis de décès, nécessaires pour expurger les listes électorales des morts, ne se fait qu’à la marge dans les zones rurales ou semi-rurales. “On peut dire que 50% à 60% des décès ne sont pas déclarés dans ma commune”, a ainsi indiqué au Média le maire d’une petite ville ivoirienne d’environ 20 000 habitants. “Très peu de décès sont enregistrés dans les registres d’état-civil, sauf ceux qui ont lieu dans les hôpitaux avec des corps conservés dans les morgues. Les autres sont inhumés et non enregistrés. Les constats de décès coûtent cher [un peu plus d’un SMIC mensuel, NDLR] et découragent les déclarations là où les gens n’ont pas besoin de conserver les corps”, a-t-il ajouté. Nous avons recueilli en outre de nombreux témoignages indiquant que des personnes décédées depuis de nombreuses années figurent toujours sur les listes électorales, y compris quand leurs familles ont procédé à l’établissement d’un certificat de décès. La base de la liste électorale ayant été mise en place en 2009, et le taux de mortalité annuel en Côte d’Ivoire étant d’environ 8 pour mille, la présence “structurelle” sur la liste électorale d’un pourcentage significatif de personnes décédées semble évidente.

Au Média, nous avons utilisé un script nous permettant d’extraire les données de la Commission électorale, de les reconstituer et de les réassembler dans un format “open data”. Ce qui nous a permis de pouvoir poser sur elles un regard d’ensemble. 

Les constats auxquels nous sommes arrivés sont troublants :

  • Une semaine après le scrutin, le nombre total d’électeurs comptabilisés n’était pas d’un peu plus de 3,2 millions comme signalé sur la page d’accueil du site, mais d’un peu moins de 2,3 millions. Le site Internet ne précisait pas si des éléments nouveaux étaient attendus pour compléter le tableau. Et de fait, au regard du nombre d’électeurs réellement comptabilisés, le taux de participation national descendait, en l’absence de données nouvelles, à 30,61%. 
  • Nous avons voulu connaître avec précision l’ampleur du phénomène des bureaux de vote avec 100% d’inscrits ou plus comptabilisés comme votants, afin d’évaluer la probabilité d’un tel scénario – soumis, comme expliqué plus haut, à de nombreuses conditionnalités difficiles à réunir.  
  • Sur 14 831 bureaux de votes recensés, 345 comptent plus d’électeurs que d’inscrits et 655 autant d’électeurs que d’inscrits. Exactement 1000 bureaux à 100% ou plus de taux de participation…
  • La concentration géographique de ces bureaux sans morts, sans malades et sans électeurs ayant déménagé ou étant tout simplement indisponibles accroît les improbabilités. Dans huit sous-préfectures, toutes situées dans le nord du pays, le taux de participation est d’au moins 100%. Dans un département de près de 10 000 électeurs, Gléléban, le taux de participation est de 99,73%. Et dans un autre, Kani, fort de plus de 22 000 électeurs, seuls 78 (0,35%) manquent à l’appel. 

De telles anomalies avaient déjà été dénoncées par le passé, notamment lors de l’élection présidentielle de 2010. A l’époque, la Commission électorale était déjà contrôlée en grande partie par les proches d’Alassane Ouattara, alors dans l’opposition, sur le fondement des accords de sortie de la crise armée engagée par une rébellion armée en 2002. Et les “scores soviétiques” enregistrés dans le nord du pays par l’actuel numéro un ivoirien avaient déjà alimenté la controverse post-électorale, qui s’était soldée par un violent conflit armé arbitré par la France. Au profit de Ouattara. 

Photo de Une : Alassane Ouattara, président en exercice et candidat à sa réélection, dans un bureau de vote à Abidjan, le 31 octobre 2020. Crédits : Issouf Sanogo / AFP.

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