Déclaration Balfour, la violence du texte

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Cette photo, prise le 1er mars 1925, montre, de gauche à droite, le général Edmund Allenby, le Premier ministre Arthur Balfour et le premier Haut-Commissaire britannique en Palestine Herbert Samuel, à Jérusalem.

Le contexte :
Cette lettre, plus connue sous le nom de Déclaration Balfour, a aujourd’hui 100 ans. Cet anniversaire fait polémique puisque beaucoup pensent que la déclaration Balfour a exacerbé les rancœurs et tensions entre Juifs et Arabes, et est en partie responsable du conflit israélo-palestinien.

Dans un discours à l’Assemblée générale des Nations unies, en septembre dernier, le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, a demandé aux Britanniques des excuses officielles pour avoir promis de remettre des terres que le Royaume-Uni ne possédait pas. Une demande soutenue par l’élu britannique Emily Thornberry, la responsable des affaires étrangères au sein de l’opposition travailliste, qui appelle le Royaume-Uni à reconnaître officiellement l’existence de l’Etat de Palestine pour marquer le centenaire.

Mais Londres refuse. Et la Première ministre Theresa May annonce dans la foulée qu’elle célébrera cet anniversaire avec son homologue israélien Benyamin Netanyahu qu’elle a d’ailleurs invité à Londres pour participer à la commémoration. Le geste ne plaît guère aux Palestiniens qui ont toujours condamné cette lettre, considérée par eux comme une injustice de l’histoire. ()
pris sur RFI.fr. Il convient de lire également la suite, en cliquant sur le lien.

La lecture occasionnelle du Figaro permet parfois de dénicher quelques perles ! Je cite: “La Déclaration Balfour est l’un des documents diplomatiques les plus importants de l’histoire du Moyen-Orient au XXe siècle : la promesse d’un foyer national juif en Palestine ; le sionisme politique obtient une garantie juridique internationale” (Véronique Laroche-Signorile, 31/10).
Voilà qui est fort, très fort même. Faire passer la Déclaration Balfour pour une “garantie juridique internationale” relève carrément de l’exploit conceptuel.
Signée le 2 novembre 1917, cette déclaration était une lettre du ministre des affaires étrangères britannique, Lord Balfour, au dirigeant sioniste Lord Rothschild. Que dit-elle ? “Le gouvernement de Sa Majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte ni aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, ni aux droits et au statut politique dont jouissent les Juifs dans tout autre pays.”
Pour Londres, ce texte poursuivait un double objectif. La Première Guerre mondiale battait son plein, et il s’agissait de rallier à l’Entente l’opinion juive mondiale. En déposant ce présent aux pieds du mouvement sioniste, on comptait obtenir le soutien enthousiaste des juifs américains. Mais ce n’est pas tout. Parrainé par l’Empire britannique, le foyer national juif devait en devenir le bastion avancé au cœur du Moyen-Orient. La Déclaration Balfour, en réalité, est un acte unilatéral qui relève de la politique impériale britannique.
C’est pourquoi ce texte n’offrait aucune “garantie juridique internationale” à qui que ce soit. Mal nommer les choses interdit de les comprendre, et en fait ce fut exactement l’inverse. Nouant l’alliance entre l’Empire et un mouvement nationaliste européen pétri d’ambition coloniale, la lettre de Balfour est précisément la négation de toute garantie légale internationale. Elle acte la dépossession des propriétaires légitimes d’une terre qui est offerte à la prédation sioniste en violation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La Déclaration Balfour, c’est le viol colonial de la Palestine arabe, et rien d’autre.
Comme le dit l’écrivain sioniste Arthur Koestler, “une nation a offert à une autre nation le territoire d’une troisième”. Le foyer national juif s’est épanoui grâce à cette forfaiture, la violence de la conquête sioniste se trouvant sanctifiée au nom d’une “œuvre civilisatrice” dont l’occupant britannique (1922-1947) osa se prévaloir sans vergogne. Ce qui est au cœur de la Déclaration Balfour, c’est le colonialisme européen dans son affligeante banalité. Elle distingue en effet deux populations qui ne sont pas logées à la même enseigne. La première se voit reconnaître des droits politiques, tandis que la seconde (90% des habitants) est balayée d’un trait de plume. La première est un sujet, la seconde un simple objet.
Certes on reconnaît aux “collectivités non juives” des “droits civils et religieux”. Mais cette reconnaissance se fait en creux, par défaut. Pour les définir, on emploie la négation. Ce sont des “populations non juives”, et non des populations arabes. Le texte les prive de toute existence positive, il les traite comme des surnuméraires qu’on exclut du bénéfice de l’autodétermination. Car les “droit civils et religieux” ne sont pas des “droits politiques”, mais des droits relatifs au statut personnel et à l’exercice du culte. Que les Arabes conservent leurs coutumes, du moment qu’ils n’entravent pas la marche du peuple juif vers la souveraineté !
Contre les Palestiniens, la Déclaration Balfour a exercé une violence symbolique de longue portée. Elle scella l’alliance entre un mouvement nationaliste qui voulait “une Palestine aussi juive que l’Angleterre est anglaise” (Haïm Weizmann) et un Empire hégémonique qui entendait le rester. L’Empire a fondu, mais le sionisme s’est imposé par la force. En les privant de droits politiques, Balfour a transformé les autochtones en résidents de seconde zone, il en a fait des étrangers dans leur propre pays. La violence du texte colonial n’a cessé d’exercer ses méfaits depuis un siècle, culminant en une tentative d’oblitération que seule la résistance du peuple palestinien a pu mettre en échec.
Bruno Guigue
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pour tempérer un peu cette prise de position, certes justifiée, mais déniant aux juifs venus s’installer sur le terre de leurs ancêtres certaines bonnes intentions, voici un autre texte, repris d’un courrier de lecteurs :

Merci pour cet article. Les « non-juifs » ne sont cependant pas une définition négative des Arabes. Outre qu’il y avait des juifs arabes, il y avait aussi des « grecs » (sens religieux) qui pouvaient être turcophones ou pas selon la date de la venue de leurs ancêtres, des Protestants allemands et de petites communautés linguistiques ou religieuses correspondant à des survivants d’ethnies très anciennement établies. Après la destruction d’une bonne partie de la population et de la société par Bonaparte le repeuplement s’est fait d’abord par l’installation d’Arabes musulmans, mais pas seulement. La Palestine était en fait assez diversifiée et au début de l’occupation anglaise le sionisme n’avait pas toujours ni pour tous le sens d’une exclusion. D’où la réserve de Balfour. Un exemple français, intéressant par son anticipation et le statut futur de Jérusalem:

LE SIONISME IL Y A UN SIÈCLE , au moment de la Conférence de Paris, un an avant celle de San Remo qui fixe le mandat anglais sur la Palestine.

« Cherchons une solution propre à rassurer tous les intérêts en présence. Son Excellence le cardinal Gasparri se demande si la ville du Christ… va demain faire partie de la nouvelle nation sioniste. Nous répondrons : Non ; ni l’Angleterre, préposée par le conseil des Dix à la tutelle de la Palestine – ni la France éventuellement, si ledit rôle lui échoit – n’annexeront Jérusalem au judaïsme. Car, si la cité de David contient une majorité juive, elle n’en renferme pas moins une forte minorité arabo-musulmane et de petits groupes de diverse appartenance. Donc, un conseil municipal mixte.

Jérusalem va-t-elle cesser de rester la capitale de la Palestine, c’est-à-dire d’un Etat mixte, où se coudoieront les établissements juif, musulman et chrétien ? La balance, en ce moment, penche en faveur des seconds (les Musulmans) ; mais supposons que, en cinquante années, l’équilibre soit renversé au profit des premiers (les Juifs), qu’en résultera-t-il ? Rien. La donnée essentielle du groupement, c’est-à-dire la juxtaposition des races et des religions se maintiendra… au bas mot pendant plusieurs siècles.
(…)
Donc, faisons à Jérusalem ce qu’à Rome l’Italie a tenté par la loi des Garanties. Bornons-nous à exterritorialiser les Lieux Saints de toutes les confessions, le Mur des Lamentations et la Mosquée d’Omar, à Jérusalem, comme le Saint-Sépulcre, ou comme l’Eglise de la Nativité à Bethléem, à Nazareth, à Hébron et en d’autres lieux, etc., en tenant compte particulièrement des souvenirs augustes qui s’attachent à l’Eglise catholique romaine sous le patronage illustre et auguste de la France ; et qu’un esprit de paix et de charité confonde dans le culte de leurs pieux souvenirs les croyants de toutes les confessions !

Que les querelles pénibles qui appelaient constamment l’intervention de la police turque à Jérusalem lors des fêtes de Pâques cèdent la place à une fraternelle émulation ! Que chacun se sente, sous un régime de paix et de justice, garanti par la Ligue mondiale des nations, le frère de celui qui invoque Allah, Yahvéh ou le Christ comme de celui dont les lèvres prononcent avec respect le nom du réformateur Jésus, le libérateur des servitudes antiques, l’ami du peuple et des pauvres gens ! »

Maurice VERNES
Président de la « Ligue des Amis du Sionisme »
Publié dans « Le Peuple Juif », hebdomadaire sioniste français – Pâques 1919
Pierre-Michel Minjoz

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